
Quand Roger Avary a décidé d’adapter à l’écran « Les lois de l’attraction », un des meilleurs romans de Bret Easton Ellis, l’Amérique puritaine a frôlé l’orgasme intellectuel. S’imaginant déjà interdire la vision de cette œuvre diabolique aux brebis innocentes jusque là épargnées par les dérives provoquées conjointement par le sexe, la drogue et le rock. Pauvres juges et censeurs, les voilà bien dépités à la vue de cette version édulcorée d’un des romans les plus politiquement incorrect des années 80. Qu’ils ont ri de cette scène d’orgie tout droit sortie de l’usine à écervelés Disneyland.
Dans le roman de Bret Easton Ellis, trois jeunes issus d’une bourgeoisie blasée dérivent comme des feux incandescents sur la rivière de la décadence. Inexistence des repères et masochisme chronique les conduisent dans une voie où l’illusion du sexe et de la drogue sont devenues les balises d’une autodestruction programmée. Car dans ce monde dépeint avec cynisme, rien de bon ne peut être extrait des personnages, pas une lueur d’espoir, pas une échappatoire, juste une absence contrôlée de salut. Monades isolées dans un monde sans suite logique, les héros de Bret Easton Ellis vivent comme des robots programmés à l’échec. Pourtant dans l’univers glauque et humide, une once de désir va venir salir le tableau. Chacun des héros va éprouver à l’égard d’un de ses petits partenaires un vague soubresaut érotique que l’on pourrait comparer à la naissance d’un sentiment amoureux. Sean, petit dealer à la gomme tombe amoureux de Lauren, imaginant qu’elle lui envoie des mots doux dans son casier. Lauren vierge éphémère, attend avec impatience le retour de Victor qui fornique en Europe. Paul, bisexuel complexe, s’éprend de Sean. Et c’est là que le bas blesse…
Si Ellis montrait avec minutie l’incohérence des choix amoureux de ses personnages, Avary les pose comme des pantins et les fait interagir les uns avec les autres avec la sensibilité d’un dealer à qui on doit du fric. Là où le roman se referme parce qu’une nausée persistante vous monte à la gorge, le film se consomme comme une limonade tiède. Certes la mise en scène fait preuve d’une certaine originalité mais elle ressemble plus souvent à un clip qu’à un film. Les rapports amoureux ne sont pas du tout exploités car dans le livre Paul et Sean tissent quand même une ébauche de relation amoureuse poignante par moment. Et là que voit-on, juste du désintérêt. Que dire de la jeune fille secrètement amoureuse de Sean, qui se suicide dans une baignoire ? Un des intérêts du livre est de ne jamais révéler l’identité de cette admiratrice, alors qu’ici on nous la montre sans arrêt allant jusqu’à remontrer, à la fin du film, toutes les scènes où elle était apparue (au cas où l’on aurait eu une absence la première fois).
On a souvent parlé du choix des acteurs. Oui, ce n’est pas une mauvaise chose de détourner James Van der Beek, le brave Dawson, mais bon dans le genre nouille à l’écran. Et Jessica Biel qui brillait par sa mièvrerie dans une série consensuelle n’est pas vraiment provocante euh convaincante, pas étonnant sans avoir lu le roman.
Pour être complet, il faut reconnaître qu’il s’agit de la meilleure adaptation de Ellis au cinéma. Quand on voit le nullissime « American Psycho », ce n’est pas une grande performance mais Avary réussit tout de même à rendre son film ludique. Son film, oui, un film qui n’a pas grand-chose à voir avec le livre dont il s’inspire. Dommage parce que la forme du film, les ralentis, les écrans divisés, les accélérations soudaines traduisent à merveille l’univers décalé d’Ellis et des descentes aux enfers qu’il se plaît à décrire. Il manque juste de la peinture à l’intérieur du cadre.

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