dimanche 15 novembre 2009

Les lois de l'attraction **


Quand Roger Avary a décidé d’adapter à l’écran « Les lois de l’attraction », un des meilleurs romans de Bret Easton Ellis, l’Amérique puritaine a frôlé l’orgasme intellectuel. S’imaginant déjà interdire la vision de cette œuvre diabolique aux brebis innocentes jusque là épargnées par les dérives provoquées conjointement par le sexe, la drogue et le rock. Pauvres juges et censeurs, les voilà bien dépités à la vue de cette version édulcorée d’un des romans les plus politiquement incorrect des années 80. Qu’ils ont ri de cette scène d’orgie tout droit sortie de l’usine à écervelés Disneyland.

Dans le roman de Bret Easton Ellis, trois jeunes issus d’une bourgeoisie blasée dérivent comme des feux incandescents sur la rivière de la décadence. Inexistence des repères et masochisme chronique les conduisent dans une voie où l’illusion du sexe et de la drogue sont devenues les balises d’une autodestruction programmée. Car dans ce monde dépeint avec cynisme, rien de bon ne peut être extrait des personnages, pas une lueur d’espoir, pas une échappatoire, juste une absence contrôlée de salut. Monades isolées dans un monde sans suite logique, les héros de Bret Easton Ellis vivent comme des robots programmés à l’échec. Pourtant dans l’univers glauque et humide, une once de désir va venir salir le tableau. Chacun des héros va éprouver à l’égard d’un de ses petits partenaires un vague soubresaut érotique que l’on pourrait comparer à la naissance d’un sentiment amoureux. Sean, petit dealer à la gomme tombe amoureux de Lauren, imaginant qu’elle lui envoie des mots doux dans son casier. Lauren vierge éphémère, attend avec impatience le retour de Victor qui fornique en Europe. Paul, bisexuel complexe, s’éprend de Sean. Et c’est là que le bas blesse…

Si Ellis montrait avec minutie l’incohérence des choix amoureux de ses personnages, Avary les pose comme des pantins et les fait interagir les uns avec les autres avec la sensibilité d’un dealer à qui on doit du fric. Là où le roman se referme parce qu’une nausée persistante vous monte à la gorge, le film se consomme comme une limonade tiède. Certes la mise en scène fait preuve d’une certaine originalité mais elle ressemble plus souvent à un clip qu’à un film. Les rapports amoureux ne sont pas du tout exploités car dans le livre Paul et Sean tissent quand même une ébauche de relation amoureuse poignante par moment. Et là que voit-on, juste du désintérêt. Que dire de la jeune fille secrètement amoureuse de Sean, qui se suicide dans une baignoire ? Un des intérêts du livre est de ne jamais révéler l’identité de cette admiratrice, alors qu’ici on nous la montre sans arrêt allant jusqu’à remontrer, à la fin du film, toutes les scènes où elle était apparue (au cas où l’on aurait eu une absence la première fois).

On a souvent parlé du choix des acteurs. Oui, ce n’est pas une mauvaise chose de détourner James Van der Beek, le brave Dawson, mais bon dans le genre nouille à l’écran. Et Jessica Biel qui brillait par sa mièvrerie dans une série consensuelle n’est pas vraiment provocante euh convaincante, pas étonnant sans avoir lu le roman.

Pour être complet, il faut reconnaître qu’il s’agit de la meilleure adaptation de Ellis au cinéma. Quand on voit le nullissime « American Psycho », ce n’est pas une grande performance mais Avary réussit tout de même à rendre son film ludique. Son film, oui, un film qui n’a pas grand-chose à voir avec le livre dont il s’inspire. Dommage parce que la forme du film, les ralentis, les écrans divisés, les accélérations soudaines traduisent à merveille l’univers décalé d’Ellis et des descentes aux enfers qu’il se plaît à décrire. Il manque juste de la peinture à l’intérieur du cadre.

21 grammes ***


Comme dans son précédent film « Amores Perros », Inarritu décide de mêler le destin de trois personnages par le truchement d'un accident de voiture, parfaite métaphore du hasard lui-même. Profondément pessimiste, la pensée du réalisateur est claire : peu importe vos croyances ou vos errances, vous n’échapperez pas à votre destinée. Paul n’évitera pas la mort qui le suit comme une ombre, Cristina ne retrouvera jamais son mari et ses filles, Jack qui a voué sa vie à Dieu pour enrayer la dynamique de l’échec ne pourra vivre sa rédemption que comme une pénitence.

Inarritu choisit de nous emmener à la rencontre des personnages en utilisant un découpage narratif qui rompt avec la linéarité habituelle. Gigantesque mosaïque éclatée, le film tient grâce à la brillance de la mise en scène et du montage mais aussi par le jeu des acteurs qui réussissent à faire oublier par leurs prestations dialectiques la mise en scène qui aurait pu verser dans l’exercice de style. Car si la forme du film par sa brillance et sa fulgurance pourrait, de prime abord, voler la vedette à l’histoire elle-même dont beaucoup dénonceront la criante banalité, il n’en est finalement rien. Certes, l’éclatement de la mise en scène entraîne le spectateur dans un jeu de reconstruction mais bien vite et même depuis le début Inarritu nous prouve que ce n’est pas son but. Se penchant sur l’irréversibilité de la destinée, il pose un regard critique sur l’homme et sur son incapacité à changer les donnes de son existence. Car si tous les personnages du film échouent dans leurs tentatives respectives : vengeance, rédemption, pulsion de vie ; c’est peut-être et avant tout parce qu’ils n’ont jamais réussi à accepter leurs natures et leurs envies. En posant du vernis sur leurs errances, ils ont juste glissé des œillères sur leurs âmes.

Que dire de la prestation magistrale des trois acteurs, tout bonnement époustouflante. Naomi Watts déjà brillante dans « Mulholland Drive » est ahurissante en femme brisée. 21 grammes nous livre sans ambages une vision sombre et douloureuse sur la vie et sur le long tunnel qu’il faut parfois emprunter pour la mener à terme.

Requiem for a dream ****


Lire Hubert Selby Jr n’est pas une mince affaire. Il vaut mieux être dans une bonne période, se targuer d’avoir un bon sommeil, terminer son analyse, ne pas imaginer qu’il existe une corrélation entre la couleur du ciel et son humeur. Le danger, surtout, c’est d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, que les personnages dépeints par l’auteur pourraient être nos doubles traumatiques. Car et c’est cela sa force, il y a dans son écriture, comme chez Lautréamont, quelque chose de familier et d’insoutenable qui nous condamne bien souvent à fuir, horrifié par la vision grossissante de nos déviances.

Quand Aronofsky se met en tête d’adapter Selby, il est conscient qu’il devra le faire sans complaisance et sans retenue aucune. La crédibilité de son œuvre en dépendra, il lui faut être capable de plonger dans le tréfonds de l’addiction humaine avec conviction. A la vue de ce chef d’œuvre, on peut reconnaître qu’il n’a pas été fébrile un seul instant. Requiem for a dream est un film sans égal. Une entité puissante et dérangeante qui glisse son bras scarifié et ensanglanté dans nos petits estomacs chloroformés. Et ce sont de vraies crampes qui nous taraudent à la vision de ce déferlement d’images et d’effets visuels. Amoncellement gigantesque, abondance de techniques cinématographiques qui laissent le spectateur hagard et admiratif. Certains se lèvent, ne supportant l’adéquation parfaite qui existe entre le thème du film et sa forme exaltée. D’autres remuent sur leur siège en soufflant comme pour se dégager de l’emprise hypnotique de ces yeux géants qui se dilatent à intervalles réguliers. Certains baissent les paupières quand celles de l’écran se figent inexorablement.

Le principal exploit de ce film est que, pas un seul instant, la décharge visuelle ne viendra phagocyter l’histoire et la priver de sa décharge émotionnelle. Ce conte noir dresse le portait cinématographique le plus crédible, jusqu’à ce jour, des addictions. Les hommes y sont des ombres ventousées à des drogues qui se travestissent sous des formes multiples pour mieux les saisir. Chaque absorption est une nouvelle marche qui se fend sous les pieds des personnages et les enfonce un petit peu plus loin dans la dépendance. Et dans ce film, autre tour de force il n’y a pas une échelle de valeur sur laquelle ou pourrait se reposer et c’est sûrement cela qui dérange. La télévision, les anti-dépresseurs, la coke ou l’héroïne sont mises sur le même pied. Toutes les drogues sont dépeintes avec violence et aucune ne s’échangerait contre une autre. Aronofsky n’épargne personne car quand la volonté se tire à l’équateur, tous les corps béants sont égaux. On quitte ce déferlement d’images, en essuyant une larme qui traînait par là avec l’intime conviction que ça aurait pu nous arriver et on scrute le ciel, une note d’optimisme collé à la pupille. Dorénavant on sera plus vigilant…

Podium *


Podium démarre bien, on y voit Claude François exalté enchaîner des vrilles folles, pris par une quelconque démence. On le voit s’abandonner dans une communion avec la foule en liesse, arracher sa chemise blanche, se mettre à nu, prendre possession de la scène par son unique charisme. Les images d’archives s’estompent progressivement et la caméra plonge sur un corps fourbu par l’effort, Bernard Frédéric allongé, Benoît Poelvoorde extatique et déjà épuisé…

La voix off prend alors possession du film, elle le vampirise et son ton monocorde l’asphyxie rapidement. Poelvoorde qui, lors de la promotion du film, a inlassablement écumé les différents plateaux télés, les radios, les unes des magazines apparaît étrangement absent. Poelvoorde copie Poelvoorde. Il le dit lui-même, il est avant tout un personnage et quand un réalisateur le choisit c’est uniquement dans cette optique. Le film existera grâce à ce ton hors du commun, cette gueule, ce passé percutant : « C’est arrivé près de chez vous », « Les convoyeurs attendent », « Les portes de la gloire ». Alors quand on part à la rencontre de Podium, c’est surtout pour y voir Benoît, malheureusement ce dernier est encore à la recherche de son second souffle et il ne déclenche plus l’hilarité. Ses mimiques semblent éculées. Pire, il ne semble même pas s’amuser. Certes Benoît chante mais on le préfère poète : « Pigeon, oiseau à la grise robe, dans l’enfer des villes, à mon regard tu te dérobes, tu es vraiment le plus agile ».

Alors il reste le film, orphelin de sa star. Etrange objet que ce film. Une première œuvre qui se démarque par le minimalisme de son décors. La mise en scène et le scénario sont à son image. Une histoire qui tourne en rond, sans âme et sans coffre. Il y a pourtant quelques dialogues percutants mais la production a cru bon de les glisser tous dans la bande-annonce. On les connaît déjà par cœur, on a déjà vu le film. On découvre quand même Evelyn Thomas, cerise sur le gâteau… On crie à l’imposture, on s’en veut juste de s’être fait berner par une campagne de presse tous azimuts. Et oui car le perdant dans tout ça, c’est pas Yann, c’est moi.

Mulholland Drive *****


Mulholland Drive n’est pas seulement un film sur le cinéma, il est le cinéma. Tout droit sorti de l’imaginaire onirique de Lynch, Mulholland Drive est une illusion dans laquelle nous nous projetons avec l’envie et la maladresse de nos premières fois. Et même si le film est à consommer comme dans une phase de sommeil paradoxal, groggy et juste bercé par les impressions, on ne peut s’empêcher de chercher une route à suivre et une suite logique. Et même si la dernière phrase du film « Silencio » nous intime l’ordre de nous taire, nous ne le pouvons car David Lynch a fait des nous des esclaves de la reconstruction narrative, des drogués du sens. Pour pouvoir nous rendormir, il nous faut démêler le ruban de Moebius.

A priori, le film nécessite plusieurs visions, plusieurs lectures ; ce qui conduit inévitablement à une foule de déclinaisons bigarrées et d’interprétations qui trouveront souvent leurs justifications. Mulholland Drive regroupe une foule de genres cinématographiques, qu’il mélange pour en extraire un milk-shake détonnant. La première partie du film qui voit les deux héroïnes se lancer à la poursuite de la mémoire de Rita a tout de l’intrigue policière. Ce qui se trame autour d’Adam Kesher, le réalisateur, est du même acabit. Démêlés Hollywoodiens où la vie des acteurs par projection narcissique se confond avec les rôles qu’ils cherchent à interpréter. Et tous, dans ce manège, ne sont que les pions d’un puzzle manipulé avec dextérité par le nain de Twin Peaks. C’est alors la découverte d’un corps à l’ancienne adresse de Rita, un corps en décomposition. Un jeu de transformisme homosexuel où l’autre n’est que l’image d’un soi déformé par le désir d’être au devant de la scène. Enfin deux spectatrices d’un club où rien n’est joué pour de vrai. Une boîte bleue qui inverse la donne, le genre, l’histoire et qui la démêle avec violence.

Est-il pourtant si facile de croire à la thèse du rêve ? C’est ce que semble pourtant nous indiquer le premier plan du film. Trop facile diront certains, éculé diront d’autres. Pourtant ça se tient. Betty est la version onirique de Diane, jeune actrice montée à Los Angeles à la mort de sa tante. Elle vit avec sa maîtresse dans un appartement qu’elle envahira plus tard avec Rita pour y découvrir son corps inanimé. Elle rompt avec cette femme dans une scène où cette dernière vient chercher ses dernières caisses laissées dans l’appartement. Rita n’est alors qu’une image idéalisée et améliorée de sa maîtresse. Tous les signes de la réalité, objets et personnages sont utilisés dans le rêve et détournés de leurs fonctions premières. La blonde qui obtient le rôle « This is the girl », représente peut-être une Diane accomplie en tant qu’actrice. La tentative de meurtre est peut-être la métaphore simple de la rupture amoureuse. La perte de la mémoire de Rita, l’idéalisation du pardon et du retour à l’état initial des choses.

Une scène est extraite de la structure labyrinthique du film. Celle où deux hommes sont dans un café et l’un des deux raconte son rêve. A la fin son rêve le tue. Le pouvoir des rêves et le danger de leurs interprétations dans ce qu’ils ont à révéler de nos inconscients dérangés, voilà peut-être le vari thème du film. Soit, il fallait essayer juste une fois de jeter un minuscule faisceau d’analyse artificielle sur une des œuvres les plus déroutantes de l’histoire du cinéma. Inépuisable…

Chemins de traverse *


Victor (Sergi Lopez) et son fils, Félix (Kevin Miranda), parcourent les routes de France enchaînés à une certaine philosophie de l’errance. Félix, un adolescent quelque peu apathique, subit ce mode de vie avec fatalisme. Il s’autorise tout de même à porter un regard critique et peu indulgent sur ce père instable et coureur. Et à chaque déception amoureuse, c’est la même trame. Victor reprend la route flanqué de son imperturbable fils. De villages en ports, de routes sans issues en chemins de traverse, de conquêtes éphémères en déception tangibles, de fines débrouilles en affaires foireuses, les deux hommes cherchent à survivre. Radié de l’ordre des médecins pour une affaire de faux diagnostics, Victor est à la recherche d’un sens, d’un toit, d’une âme sœur pour enrayer la dynamique de l’enlisement et de la fuite.

Manuel Poirier décide, cette fois-ci, d’aborder le thème difficile de la relation père-fils. Ce rapport étrange et quelque peu distancié qui maintient souvent deux êtres proches à la frontière d’un jugement moral et d’un amour tacite. Le réalisateur a démontré, tout au long de sa filmographie, qu’il était brillant quand il s’agissait de capter l’éclosion des sentiments mais aussi les moments de la vie sans qu’ils ne donnent l’impression d’être mis en scène. Pourtant, à la vue de ce film, nous restons spectateurs. Jamais nous ne prenons part à la vie qui défile sous nos yeux, nous assistons, parfois avec ennui, au triste destin de cette famille réduite.

On se souvient avec nostalgie de la puissance évocatrice de "Western" où Sergi Lopez et Sacha Bourdo traînaient leurs échines sur les routes de France. A chaque carrefour, une rencontre improbable offrait une nouvelle voie à suivre. Continuellement le récit était relancé, par des traits d’humour et des dialogues croustillants. Dans CHEMINS DE TRAVERSE, Poirier n’offre plus cette lumière, cette légèreté. Il traite d’un sujet qui le touche de près et revit par le truchement des acteurs le double rapport père-fils. Réinventer la relation qu’il a vécue avec son père décédé quand il avait seize ans a peut-être annihilé le pouvoir émotionnel de son regard. Ce n’est qu’une hypothèse, mais comment interpréter ces longs plans séquences où les deux protagonistes solitaires se retrouvent l’un en face de l’autre sans se dire un mot. Rien ne s’échappe, juste une absence de communication rythmée par des quignons de pain qui se rompent.

Poirier choisit de ne pas replacer le sujet dans son contexte. Tentative cohérente pour épurer l’histoire et la faire tendre vers l’essentiel. Malheureusement, en faisant l’économie d’une narration plus étoffée, le réalisateur se prive d’une salvatrice crédibilité. Et si nous restons indifférents au film qui manque cruellement de changement de rythme et qui s’enlise dans une trame monocorde, c’est peut-être parce que ces deux âmes errantes restent aussi étrangères l’une à l’autre pendant une bonne partie du film. La lente évolution de leur rapport et la fin émouvante n’y pourront rien changer...

Baboussia ***


A la mort de sa dernière fille, Baboussia, une grand-mère russe de 80 ans plus vraiment autonome, quitte son foyer en quête d’asile. Un temps logée chez une sœur qui ne tardera pas à être hospitalisée, Baboussia va entamer un long périple à la recherche d’une aide familiale. Mais les portes se ferment et plus personne n’est prêt à accueillir cette femme qui a pourtant voué sa vie aux autres.

Petite vieille au visage émacié, Baboussia porte en elle les stigmates de l’histoire de Russie. A travers le parcours de cette femme, la réalisatrice Lidia Bobrova évoque successivement la tragédie du koursk, le conflit en Afghanistan mais aussi la guerre en Tchétchénie dont les noms des soldats tués se font l’écho. Au-delà d’un traitement politique, le film insiste également sur le sort réservé aux personnes âgées, aux non productifs. Et ce point de vue purement social revêt une dimension universelle. BABOUSSIA, comme le fût ROSETTA pour une autre génération, pourrait devenir l’emblème des personnes âgées. Et puis, autre performance et non des moindres, le film nous parle intimement. Car tapi dans nos souvenirs, nous avons tous en mémoire le sourire d’un ancêtre qui croupit dans un home, esseulé, allongé sur le lit étroit d’une chambre informelle où sont entassés les reliquats de son passé. Et à l’instar des petits-enfants de Baboussia, ce ne sont pas les regrets qui nous étouffent.

BABOUSSIA est un très beau film pudique, généreux et triste. Plongeant le spectateur dans une profonde mélancolie, la réalisatrice n’a toutefois pas cherché à étouffer le film sous un pathos forcené. On voyage ainsi avec légèreté, dans un petit village où les habitants tuent la déliquescence de leur Russie à coups de grandes rasades et de fêtes généreuses. On s’émeut pour cette femme discrète ballottée entre des petits-enfants peu reconnaissants et un passé vaporeux qui comme le chant de la lyre l’attire désespérément en son sein.

Baboussia ne se révoltera pas face à l’indifférence, elle se condamnera au silence comme son arrière petite-fille revenue muette de la guerre en Tchétchénie. Elle suivra sa route seule.

demain on déménage *


Après la mort de son mari, Catherine Wienstein, visiblement peu adaptée à la solitude, revient vivre chez sa fille Charlotte. A priori, cette dernière ne voit pas d’un bon œil cette intrusion dans sa vie privée. De fait, cette célibataire endurcie a besoin de toute sa concentration pour écrire un roman de commande érotique. Et c’est peu dire que d’affirmer qu’elle n’y connaît rien au désir et à l’érotisme. De plus, sa mère transporte avec elle bien plus qu’un ballot de souvenirs. Devenant rapidement trop étroit pour les deux femmes, l’appartement chaotique se transforme en sujet de discorde. Charlotte se met alors en tête de déménager et de vendre.

Dans ce film, on pourrait dire que rien ne se perd et tout se transforme. Il y a d'abord les dialogues qui muent et se travestissent dans le phrasé des acteurs. Mais aussi, le symbolisme omniprésent qui, à l'instar de la fumée et du frigo vide (double référence au trauma de l'holocauste), étouffe quelque peu le propos. Pourtant l'idée de départ est originale. En fond de burlesque et de comédie dramatique, Ackerman a choisi de dépeindre une conscience juive de la troisième génération de la Shoah. Une génération née sans repères, sans passé, sans inscription dans le monde et qui se cherche un référent. Certes, les dialogues (souvent teintés d'humour) sont très bien écrits, subtils et percutants. Ils sont parfois même jubilatoires pour l'oreille. Mais sont-ils réellement efficaces au cinéma quand ils sont assénés avec une fréquence aussi soutenue? Leur passage à l'écran ne se fait pas sans mal. Ackerman en a certainement eu conscience car elle a pris soin de nous les répéter deux ou trois fois chacun (histoire sans doute de s'assurer que le franc soit tombé). Malheureusement la récurrence du procédé de narration et son exploitation névrotique le rend vite stérile et indigeste.

Dès lors, le résultat ne se fait pas attendre. On perd rapidement le fil de cette oeuvre décalée où les niveaux de lectures se multiplient. On se dit que cette histoire extravagante, sans queue ni tête, aurait trouvé dans le théâtre ou le roman des formes plus adaptées. La faiblesse des décors, de la photo, de la lumière, le jeu lénifiant des acteurs nous conforte dans cette idée. Il ne s'agit ici nullement d'un objet cinématographique. Tout au plus d'un ovni théâtreux, difficilement accessible qui agit comme un narcotique. Ce film expérimental qui propose un travail intéressant sur la Shoah aurait gagné à être écourté. Histoire que la drôlerie initiale et inhérente à la qualité de l'écriture ne se transforme pas en une litanie agaçante.

Intermission *


Tout commence par une rupture. John décide de faire une pause avec sa copine Deirdre afin de tester leur amour. Cette séparation anodine entraîne une série d’évènements et de conséquences imprévisibles qui vont modifier la destinée de plusieurs personnages. Onze histoires particulières se trouvent ainsi inextricablement liées. On suivra notamment les pérégrinations d’un flic hargneux, héros d’une émission de télé réalité le mettant en scène sur les lieux de son travail. On partagera entre autres les errances d’un producteur de films ambitieux, d’une femme abandonnée par son mari, d’un célibataire frustré, d’une jeune fille en dépression et d’un chauffeur de bus licencié suite à un accident provoqué par un gamin en culottes courtes.

Pour son premier film, John Crowley n’a pas choisi la facilité. En décidant de narrer en parallèle les aventures d’une dizaine de personnages bien trempés, il pouvait aisément imaginer la nature périlleuse d’une telle entreprise. Pourtant, la direction d’acteurs est magistrale (étant donné le nombre important de premiers rôles). Par contre, il faut avouer que le scénario et la mise en scène souffrent d’un manque d’originalité criant, préjudiciable à la qualité intrinsèque de l’œuvre. Certes la volonté initiale est certainement de produire une grande fresque urbaine plus ou moins structurée à partir d’une mosaïque éclatée. Un peu à la manière de MAGNOLIA(avec plus de violence, de vulgarité et sans la maîtrise de Paul Thomas Anderson), des monades isolées se rencontrent par le plus grand des hasards et leurs vies s’en trouvent irrémédiablement transformées. Malheureusement le procédé est on ne peut plus éculé et l’effet de surprise nous laisse indifférent. De plus, la surenchère d’histoires intermédiaires phagocyte le propos initial, tant et si bien qu’on perd rapidement la nature de ce dernier.

INTERMISSION (entracte, pause), comme son nom l’indique, traite de cette période où tout part en vrille dans notre quotidien. Période de mutation où il faut envisager de remettre en questions repères et certitudes. Dans le cas présent, hommes et femmes se trouvent condamnés à une solitude involontaire. Tous vont alors partir à la recherche d’une échappatoire salvatrice pour fuir leur effrayante condition. Une dynamique d’une platitude manifeste, leur enjoignant de commettre des actes qu’ils n’auraient jamais osés faire, offre à l’intrigue son quota de rebondissements. Mais en dépit de ces vaines tentatives de changement de rythme, la comédie ne prend pas et l’on parvient juste à être irrité par la vacuité du scénario.

Dommage car le film démarre sur les chapeaux de roue avec une scène inaugurale des plus originales. Colin Farrell, qui campe dans le film une petite frappe très convaincante, joue tout en décalage une scène de séduction qui s’apparente davantage à une rupture précoce. Une bande son énergique nous entraîne dans un générique enlevé et prometteur. Puis... plus rien ! On assiste médusé à une succession de scénettes rocambolesques et de blagues de potaches qui sont loin de provoquer notre hilarité. Plus les minutes avancent et plus l’histoire perd en lisibilité. Elle finit par accuser un cruel manque de cohérence dont elle ne sort pas indemne. C’est un film hybride que cet opus irlandais qui, cherchant à explorer des genres et des pistes, finit par se perdre dans la toile de ses errances.

Vodka lemon ***


Veuf et père de trois enfants, Hamo vit dans la précarité. Une armoire, un téléviseur et un costume militaire sont ses dernières possessions. Il habite avec un fils alcoolique et une petite fille belle à mourir dans un patelin kurde des montagnes arméniennes. Quand une lettre de son deuxième fils arrive de France, c’est tout le village qui se met en branle. Une rumeur circule comme la poudre: l’enveloppe déborderait de dollars. Mais Hamo ne s’en soucie guère, il est absorbé par Nina, cette femme qui n’a pas de quoi payer son ticket de bus.

La vie d’Hamo est rythmée entre la visite quotidienne au cimetière et le troc des derniers biens qu’il lui reste. Car avec 7 dollars de rente par mois, il ne parvient plus à s’en sortir. Et dans cette optique, la régularisation d’un de ses fils vivant à Paris est la condition nécessaire à sa survie. Pourtant, tout le monde dans le coin est logé à la même enseigne et personne ne se plaint. Les gens se réunissent autour d’un verre de vodka pour lutter contre le froid et la neige, s’entassent dans les seules pièces chauffées, apportent à leurs voisins solidarité et chaleur humaine. Tous auraient de quoi poser définitivement les genoux sur la neige gelée. Mais la prostitution, le chômage et les humiliations subies n’entament pas leur volonté. Au cœur de cette lutte inégale, Hamo trouvera même l’élan amoureux nécessaire à sa reconstruction. A dix mètres de lui, penchée sur la tombe de son mari, il y a cette femme qui, tout comme lui, enlève délicatement la neige qui encombre la stèle. D’un même geste, ces deux êtres effaceront les années de frustration et de disette en se nourrissant d’un sentiment qui a le mérite de faire passer les pilules les plus amères.

Le réalisateur Hiner Saleem, originaire du Kurdistan irakien, filme ces hommes et femmes sans complaisance. Il n’y a guère de revendication ou de dénonciation dans son film, il pose simplement un regard sur ces hommes et femmes plongés dans le plus grand dénuement et écrasés par un quotidien relativement effrayant. Mais il remplit son film d’une puissante magie poétique qui transcende, à l’instar des ces protagonistes, la cruauté du réel. L’histoire, somme toute assez classique, tire d’ailleurs un grand avantage de cet ajustement féerique, parfois même surréaliste, car le scénario est finalement réduit à la portion congrue. Un tableau assez burlesque que ce film, une toile de fond épurée auquel il manque tout de même un peu de relief pour en faire une œuvre majeure.

De Zaak Alzheimer *


Angelo Ledda (Jan Decleir) est un tueur à gages en fin de parcours. De plus il est atteint par la maladie d’Alzheimer. Préparant sa retraite non loin du port de Marseille, il doit cependant retourner à Anvers, sa ville natale, pour y effectuer un dernier gros contrat. Rapidement pris dans un engrenage où il devient la cible principale, l’homme aguerri aux rudesses de la survie va décider de se faire justice. Il trouvera même un allié de premier choix en la personne de Eric Vincke (Koen de Bouw), le policier chargé de l’enquête.

Cette grosse production made in Flandre écrase actuellement le box-office de l’autre côté de la frontière linguistique. Véritable patchwork de tout ce qu’on a déjà pu voir dans le genre, son efficacité n’est pas à mettre en doute. Mais quant à son originalité, c’est une toute autre affaire.

Un tueur à gages, un effaceur à la mode LEON affublé d’une conscience et d’une éthique solide refuse d’abattre une innocente victime, une jeune fille de douze ans mêlée à un réseau de prostitution enfantine. Il se met alors à dos ses employeurs qui ne rigolent pas avec les plaisantins. Et bardaf, un contrat sur lui. Mais il n’est pas né de la dernière pluie. Quoique, comme sa mémoire lui joue des tours, il pourrait oublier qu’on lui veut du mal. Mais non, il écrit sur son corps comme sur un bloc-notes, genre MEMENTO. Bon dans l’histoire, il n’est pas tout seul à vouloir se venger au contraire du samouraï de GHOST DOG. Il y a aussi deux policiers sur l’affaire, un du style: pensée pure et réflexion valent mieux qu’action et pétarade, ce qui ressemble davantage au deuxième de nature plus impulsive. Un bon duo en somme. Bien entendu, le policier psychologue et le nettoyeur au QI développé y vont de leur petite relation d’amour-haine, comme dans HEAT où Pacino admirait et comprenait De Niro et vice-versa. Mais faut quand même rappeler au spectateur qu’on est en Belgique, alors on assaisonne le tout d’un scandale pédophile impliquant des anciens ministres d’états, d’une version romancée de la guerre des polices avec les bons policiers et les méchants gendarmes, d’un zeste de sexe et d’une intrigue qui agit comme un narcotique. Voilà en quelques mots, les ingrédients qui composent ce fidèle hommage aux films du genre.

Donc, vous l’avez compris, il s’agit d’un gros film d’action, par ailleurs inspiré d’un roman, DE ZAAK ALZHEIMER de Jef Geeraerts, qui ravira certainement les inconditionnels mais qui en laissera beaucoup d’autres médusés face à un tel manque de créativité. En ce qui concerne les talents de copiste du réalisateur, il n’y rien à dire, ils sont réels.

House of Sand and Fog **


Kathy Nicolo (Jennifer Connely) vient d’être expulsée de chez elle par erreur. Ne sachant vers qui se tourner, la jeune femme se réfugie dans un motel sordide en espérant regagner rapidement son domicile. De son côté, le colonel Behrani (Ben Kingsley), père d’une famille iranienne exilée aux Etats-Unis après la chute du Shah, vient de racheter la maison, déjà mise en vente, pour une modeste somme avec l’idée d’en tirer une plus-value lors de la revente. Les deux protagonistes vont alors se livrer une lutte psychologique sans merci pour s’approprier les murs lézardés de cette petite demeure dont ils se considèrent tous deux comme les légitimes propriétaires.

En choisissant d’adapter le roman à succès de Andre Dubus III pour son premier film, Vadim Perelman s’est appuyé sur un scénario solide et original. A la frontière du drame social et du thriller, le réalisateur n’a pas opté pour une narration classique centrée autour d’un personnage. Tour à tour, il se fait le traducteur des affects des deux personnages. Tant et si bien qu’en ne versant jamais dans le manichéisme, il plonge le spectateur au cœur d’un jugement moral insoluble. Qui de ces deux électrons brisés a légitimement droit à cette maison. Afin de nous guider, le réalisateur va alors exposer avec parcimonie et à la manière d’un réquisitoire inversé les éléments en faveur de chacun des personnages. D’un côté, Kathy, ancienne alcoolique abandonnée par son mari et sa famille. Elle ne possède plus que cette maison, unique héritage laissé à la mort de son père, unique souvenir de sa vie passée. De l’autre côté, le Colonel Behrani, homme autoritaire et décidé, travaille de nuit dans une station service et de jour sur l’asphalte brûlant des autoroutes pour nourrir sa famille. Inlassablement, il masque les apparences et tente de retrouver le niveau de vie qui était le sien sous le règne du despote iranien. Les personnages de Kathy et Behrani, pourtant issus de cultures très différentes, stigmatisent les exclus de la société américaine. Et alors que tout semble les opposer, c’est quand ils se retrouvent esseulés dans un combat pour l’honneur et la réhabilitation de leurs passés que ces deux êtres vont véhiculer un grand nombre d’espoirs et de frustrations communes. Ce qui finira par les rapprocher inexorablement.

Malheureusement, en campant ses personnages, Perelman use de beaucoup trop de longueurs. Il multiplie les degrés de lectures et les thèmes abordés surchargeant l’histoire d’images empreintes d’un symbolisme redondant et peu nuancé. De l’ajustement continuel entre le drame et le thriller, le film tire sa principale force mais aussi ses plus cruelles errances. Car si le réalisateur adopte le thriller par un biais novateur, il le vide aussi de toute sa substance, de ce qui en fait habituellement la saveur: suspense, tension, rebondissement, seule la fin surprenante et excessivement dramatique fait exception à cette curieuse carence. Mais l’épilogue, aussi original soit-il, ne peut décemment exempter le reste du film de l’imbroglio thématique dans lequel il s’est perdu. Alcoolisme, racisme, indifférence, adultère, solitude, suicide, meurtre tout y passe et cela dans le brouillard le plus opaque. Le réalisateur lui-même se perd dans la complexité des propos qu’il dénonce et laisse le spectateur hagard. Peu aidés par une caméra timide et hésitante, Jennifer Connelly et Ben Kingsley ne parviennent pas à élever le film à la hauteur de leurs talents respectifs. Ceci dit Perelman a peut-être réussi son pari. A l’instar des héros de son histoire, il est parvenu à exclure le spectateur de son propre film.

Five Obstructions ***


Lars Von trier est un grand admirateur de Jorgen Leth, réalisateur danois méconnu dont THE PERFECT HUMAN, un court métrage datant de 1967, est un de ses films cultes. Ce dernier invite Jorgen, qui a trouvé refuge en Haïti (terre reculée et propice à soigner ses multiples déprimes), à se prêter à un petit jeu censé tirer Leth vers la quintessence de son art.

Ce jeu prend rapidement les allures d’un défi à relever. Mais pas n’importe quel défi! Lars va proposer à son mentor de réaliser cinq remakes de son court métrage. La difficulté ne s’arrêtant pas là et empruntant un terme à l’univers footballistique, Lars va imposer des "obstructions" à Leth le forçant par ce biais à repenser la dynamique même de son film.

Quel sadique ce Lars! On avait déjà pu le supputer. Quel puissant pervers! Où va-t-il emmener le pauvre Leth. Au pied du mur, face à l’indicible, l’irréalisable, l’impossible. Il lui impose pêle-mêle: des plans n’excédant pas douze secondes, des contraintes de lieu (Cuba, Bruxelles, Bombay…), l’impossibilité de montrer l’environnement, l’obligation de réaliser le film en dessin animé, enfin et c’est la pire des contraintes…l’absence totale de contraintes !

Mon Dieu, le pauvre se dit-on, comment va-t-il s’extirper de ce piège? A merveille serait-on tenté de dire car à chaque obstruction Leth fait preuve d’une puissante inventivité pour slalomer entre les embûches. Et chacun des remakes de rivaliser avec l’original. Ode à la création FIVE OBSTRUCTIONS pose une réflexion sur la gestion du talent et sur la complexité de son épanouissement dans un univers régi par des canevas formatés. Car vraisemblablement Leth possède toutes les armes nécessaires à la reconnaissance internationale mais il préfère se terrer dans un no man’s land artistique où le rhum sert d’exutoire quand la caméra prend la poussière.

Reconstruction ***


C’est à la croisée des chemins, sur une rame de métro, dans les profondeurs de Copenhague, qu’Alex rencontre Aimée. Emporté par ce qu’il imagine être un coup de foudre, Alex quitte alors Simone, sa compagne, pour suivre la belle inconnue. Une nuit d’amour plus tard, l’homme se retrouve plongé dans un angoissant cauchemar. Plus aucun de ses proches ne semble le reconnaître. Même son appartement a disparu, transformé en un minuscule grenier. "Tout est un film, tout est une construction" scande le narrateur. Dans une course effrénée et schizophrénique pour la reconquête de la vérité, Alex va se trouver confronté à une série de choix irréversibles.


RECONSTRUCTION est l’histoire d’une illusion prégnante, du fantasme universel d’un homme qui cherche à réinventer la passion, la première nuit, sa magie et sa délicate incertitude. Quand Alex rencontre Aimée, il y a fort à parier que le hasard n’y est pour rien. Tout d’abord, Aimée est la copie conforme de Simone (l’actrice joue d’ailleurs les deux rôles). La question se pose alors de savoir si Alex invente de toute pièce cette femme dont il va tomber amoureux ou si il cherche à évincer la culpabilité en perpétuant le souvenir de sa compagne au cœur même de son infidélité. Mais si l’histoire verse dans le fantastique, c’est avant tout pour illustrer la métaphore de l’homme amoureux, un être en rupture avec son monde, son passé et transcendé par la passion. Alex veut à nouveau ressentir, réaliser une nouvelle fois la fusion du binôme platonicien. Il décide alors de tomber amoureux, il choisit Aimée, double exalté de Simone. Alex reconstruit la passion, redécouvre l’amour à travers le prisme d’un songe. C’est au réveil que la cruauté de l’illusion le terrasse et que tous ses repères chimériques s’évaporent en une volute fragile. Au réveil, il scrute le visage de cette femme, sa femme ou une autre, il la prend en photo comme pour se persuader qu’elle n’est pas irréelle. Il s’autorise, au nom d’une impression, ce qu’il a toujours pris soin d’éviter: l’instabilité.

Car Reconstruction est aussi un récit sur l’engagement. Quand il retrouve Aimée, Alex va devoir renoncer à Simone. Et bien que Simone ne le reconnaisse plus, cette séparation ne va pas se faire sans mal. L’homme se complait souvent dans la monotonie, la routine apaisante et docile. Faire le choix de la passion, c’est prendre le risque de l’éphémère, de la dangereuse incertitude, du vertige. Alex est un homme endormi qui n’arrive pas à dire spontanément "je t’aime". Alors il va se réveiller et va jeter son dévolu sur une image sublimée de sa compagne. Aimée va alors lui demander de s’engager dans un jeu pervers et ludique où les positions des protagonistes ne seront jamais définies. A chacune de leurs rencontres, les deux amants vont devoir rejouer la première rencontre. Au restaurant ou dans un bar, la séduction va être mise à l’épreuve, les sentiments vont être minutieusement improvisés dans une structure narrative éclatée. Bloqué, paralysé dans l’interstice qui sépare l’amour de son image magnifiée par le fantasme, Alex va faire le choix difficile de redécouvrir l’Autre dans un quotidien continuellement recomposé. Comme si par l’adaptation constante de leurs positions, les amants pouvaient se prémunir contre la pernicieuse et lente indifférence qui mène si souvent à la destruction du couple.

Premier long métrage du jeune réalisateur danois, Christoffer Boe, RECONSTRUCTION, qui a par ailleurs obtenu la Caméra d’Or à Cannes, est un film admirable sur les formes bigarrées que l’amour peut prendre dans le cœur d’un homme. Emportée par la caméra aérienne du réalisateur, la mise en scène éclatante ballade le spectateur de l’origine d’un sentiment à sa fugace disparition. Et de nous murmurer que dans la vie, il en va comme du cinéma. Tout est inventé, construit et reconstruit pour donner l’illusion d’une inaccessible vérité.

Printemps, été, automne, hiver et printemps ***


Un petit temple flotte sur un grand lac cerclé de montagnes luxuriantes. Deux moines y mènent une existence ascétique et méditative. Observé par le plus vieux, le jeune disciple découvre, en accord avec le rythme des saisons, les différentes étapes de sa vie. Chacune d’entre elles apportera son lot de découvertes tragiques ou spirituelles.

Kim Ki-Duk avait déjà placé l’intrigue de son précédent film, THE ISLE, sur une pièce d’eau. Dans cet original complexe hôtelier, où toutes les bungalows flottaient au gré du courant, des hommes venaient s’oublier quelques temps à travers des activités telles que la pêche ou le plaisir de la chair. Si cet avant-dernier opus virait résolument vers l’horreur et le gore, le dernier film du réalisateur coréen est d’une toute autre teneur.

SPRING, SUMMER, FALL, WINTER... and SPRING est une histoire intensément poétique où l’on suit l’éveil d’un jeune moine habitant un monastère perdu au milieu d’une nature bienveillante. Le premier printemps, le disciple est encore un enfant rieur et cruel. Il attache des pierres à des animaux et les regarde hilare se mouvoir avec difficulté. Pour lui faire comprendre que chaque acte entraîne des conséquences infinies, le vieux moine lui attachera une pierre au dos. L’été venu, le moine a grandi et il découvre l’amour auprès d’une jeune femme en convalescence chez eux. Tout simplement sublime que ce rapport qui naît sous nos yeux et cette parade nuptiale dans la barque tournoyant dans une vrille concentrique. Quand la jeune femme doit quitter le temple, c’est une décision sans appel que prendra le fougueux ermite. Arrive l’automne et le retour au bercail. L’irréparable a été commis et le suicide est une issue trop facile aux yeux du vieux maître. Il faut faire taire la colère et payer pour ce qui a été fait. L’hiver correspondra à l’apprentissage de la rédemption et de la maîtrise du corps. L’arrivée d’un nouvel enfant porté par une femme voilée et mystérieuse achèvera la boucle. Et le nouveau printemps prolongera le cycle des saisons en donnant un jeune disciple a cet homme assagi et serein.

Il n’y a pas de mots pour décrire la magie de ce film. Tout comme le film qui en compte peu, les mots semblent jetés comme des voiles d’ignorance sur les somptueux plans séquences du film. Métaphore de la vie elle-même, ce film est un chef d’œuvre visuel et poétique. Chacune des images est d’une beauté ensorcelante et la lenteur initiale du film est rapidement adoptée avec tendresse. Kim Ki-Duk tient à souligner le rapport entre les sentiments qui naissent au cours d’une existence et le déroulement des quatre saisons. Innocence, cruauté, désir, pulsion meurtrière, émancipation et impermanence* sont les manteaux dont on habille la structure narrative du film. Mais le réalisateur ne s’arrête pas là, il plonge aussi au cœur de la philosophie bouddhiste sans jamais verser dans le discours professoral. Il pose simplement les principes fondamentaux comme des épreuves nécessaires à l’accomplissement du jeune moine. Le film propose dès lors une déclinaison subtile d’une philosophie souvent simplifiée pour être rendue accessible. Telle la barque qui agit comme un passeur tout au long du film, cette histoire nous transportera aux confins de nos penchants et il réconciliera tous ceux qui se sont abîmés dans le samsara en leur offrant une voie royale vers le sublime visuel et métaphorique.

Lost in Translation ****


Il est des films comme des moments de bonheur où les silences subtils et les regards profonds offrent à la vie son intangible immuabilité.

Lost in Translation fait partie de ces films pas trop bavard, juste une suite de plans-séquences où les émotions perlent immobiles et constantes. C’est un film sensuel où l’érotisme constant est suggéré par une caméra aérienne. Ici tout est suggéré sans voyeurisme, on devine juste, on suppose, on regarde conscient d’assister à la naissance des sentiments. Parfois on sera même gêné d’être là et on se tapira avec pudeur dans l’ombre projetée par l’écran.

Pour resituer, Charlotte, la vingtaine, accompagne son mari photographe à Tokyo, elle passe ses journées entre le bar de l’hôtel et sa chambre vide. Délaissée elle flirte avec le doute. Bob, la cinquantaine bien sentie, est un acteur sur le déclin qui se rend dans la capitale nippone pour les besoins d’une publicité sur le whisky. Ces deux-là vont évidemment se croiser au bar et dans les karaokés de la ville et tout autour d’eux un voile ténu de complicité va s’immiscer.

De cette rencontre sans illusion naîtra une relation intimiste subtilement teintée d’amour et d’amitié, offrant à ces deux nyctalopes en perdition la possibilité de pouvoir corriger, tout en décalage, la définition formatée qu’ils avaient jusque là d’eux-mêmes.

Sofia Coppola, dont le premier opus Virgin Suicide avait déjà remporté tous les suffrages, réussit avec « Lost in translation » un nouveau film magistral. Le principal tour de force de la réalisatrice est de parvenir à éviter l’écueil d’un genre qu’on aurait vidé de toute ambiguïté et livré en pâture à un public conquis avant de s’être assis. Ici, le spectateur est continuellement baladé et lui-même perdu dans la définition du genre auquel il est en train d’assister, en quelque sorte cloué dans son fauteuil à la recherche du véritable sujet du film. Car s’il s’agit d’une comédie parfois caricaturale qui utilise la capitale japonaise comme toile de fond et comme personnage principal, le film peut tout aussi bien être analysé comme une narration mélancolique ayant pour thème la solitude dans une ville étrangère. Par effet de miroir et par l’étouffante errance qui les tenaille dans la mégalopole c’est la délicate instabilité de leurs mariages, l’incohérence de leurs choix de vie, la méconnaissance de leurs entourages et de leurs envies profondes qui sont révélées aux deux personnages. Pendant une semaine, ils vont s’éveiller et se réveiller en traversant avec tendresse la vie de l’autre. Peu importe finalement que le film se tourne à Tokyo et que cette dernière soit le prétexte à de vieux gags éculés car la solitude que Bob et Charlotte véhiculent aurait trouvé un substrat nécessaire à son éclosion dans n’importe quel coin du globe où la distance du langage et de la culture les aurait plongés dans un inévitable isolement.

Bill Muray en symbiose totale avec l’essence du film, drôle et émouvant avec une touche de cynisme qui n’est pas sans rappeler le célèbre Un jour sans fin livre ici un de ses plus beaux prestation et Scarlett Johansson, déjà remarquée dans l’atypique Ghost world, prouve qu’elle possède l’alliance subtile de la grâce et du talent. Porté par un duo d’acteurs épatants, le film de Sofia Coppola devrait trouver un écho favorable auprès d’un public avide de se plonger dans un voyage qui, à son terme, lui apportera certainement un éclaircissement sur la traduction de ses aspirations.

Ken Park *


A en croire les dernières productions traitant de la jeunesse américaine, (Donnie Darko, Elephant, The rules of attraction et Ken Park) les familles du nouveau continent ont du souci à se faire. L'adolescence n'est pas une mince affaire, ça on le savait déjà.

Mais bon chez Larry Clak, c'est vraiment glauque. Il nous livre comme à son habitude une énième vision trash d'une bande de potes, poissons sortis de l'aquarium branchies grandes ouvertes... Et on n'est même plus choqué, on a déjà donné depuis la scène de la lapidation au skate de « Kids ». Cette fois-ci, un élément varie et l'on contemple stupéfait ce changement de décors. Le coeur de l'action se déroule au sein même de l'entité familiale délaissant pour un temps les sauts carpés, les chutes en skate et autres parties de fumette pré pubère. Là pour nous donner le change on nous propose inceste, violence, alcoolisme.

Dans le monde de Ken Park, il y a des méchants et peu de gentils. Les parents, les adultes sont tous des ogres incestueux en quête d'innocence qui entraînent, comme on décapsule une bière, leurs rejetons dans la grande dynamique de l'échec. Dynamique dans laquelle ils vautrent panses énormes et pieds puants en se glorifiant de ne pas avoir engendrer des êtres capables de dépasser le niveau de leur insuffisance. Ils broient la pureté, s'en couvrent, s'en repaissent avec exubérance, se laissant parfois aller à une once de culpabilité. A en croire Larry Clak, la jeunesse américaine fume, baise et fait du skate pour oublier les coups, les visites nocturnes et l'haleine chargée d'houblon de leurs géniteurs. La caméra voyeuriste est posée avec lourdeur dans les bouges suintants la transpiration et l'on assiste incrédule à la succession d'abus moraux ou sexuels. Tous les traumas d'une génération sont déversés à l'écran avec la finesse d'un porno.

Le propos que Clak tend à dénoncer n'est pas crédible et s'en trouve inévitablement ébranlé par cet effet de voyeurisme outrancier. On sait depuis longtemps que le gros plan a moins d'impact que le hors champs suggéré. On pense par opposition à l'insoutenable Funny Games de Haneke. Par cet effet de sape, le film s'étiole très vite. Il termine sur une étonnante note d'optimisme. Trois jeunes ados en train de faire l'amour dans la bonne humeur et l'harmonie la plus totale. Contraste saisissant entre cette scène et l'horreur dénoncée tout au long du film. Comme si la distance, le refoulement et la sublimation s'étaient chargés en un tour de main de transformer cette salissure en un délicat élan amoureux...

CRAZY ****


C’est l’histoire de Zac (Marc-André Grondin), né le 25 décembre 1960, quatrième d’une famille de 5 garçons, qui va apprendre à se construire dans le regard de son père (Michel Côté) homme bourru et impressionnant, en essayant de ne jamais le décevoir et apprenant pour ce faire à refouler, voire à renier sa nature première.

Tu prends 5 fils, un intello la tronche rivée au paquet de ketchup ou collée à tout ce qui se lit, un autre Jim Morrisson attardé, accoutumé aux opiacés et autres rébellions blanches, un troisième sportif dont les pets sonores sont la bande son d’un expression creuse, le quatrième Zac, mélange efféminé de Bruce Lee et Johnny Rotten, et un petit dernier pour assumer la liaison générationnelle. Tu leur offres deux géniteurs puissants de charisme, avec une mère compréhensive et un père incarnation du Surmoi, viril et tendre à la fois mais bien décidé à générer des hordes de mâles et pas question dans son esprit obtus qu’un d’entre eux finisse par déborder de la frontière imaginaire des sexualités.

Véritable fable jalonnant plusieurs décennies, C.R.A.Z.Y ne pose pas uniquement un regard sur la relation père-fils ou sur l’acceptation de l’homosexualité par un enfant, un adolescent et un adulte, C.R.A.Z.Y offre aussi un éclairage subtile sur la formation de l’identité, sur les épreuves qui accompagnent, balisées d’errances et de béances, les petites définitions de soi. C’est aussi et surtout une poésie sur les relations humaines et sur ce qu’elles charrient comme incompréhension dans les attentes figées que l’on porte aux autres.

Dans sa forme le film réunit une bande son magistrale, une adéquation pointilliste à l’image, elle-même relevée dans une mise en scène inventive, où dans chaque prise de vue rien n’est laissé à l’abandon des détails. Le conte est tellement dense, l’humour et la tristesse enserrent tour à tour la gorge et les larmes finissent par perdre leur origine. On devient léger et aérien comme le sourire de Zachary qui assume par moment dans la fragrance subtile de la sérénité, et qui trouve le courage d’hurler à son père sous une tempête battante qu’il aurait aimé avoir la force d’être autre chose que ce qu’on attend de lui. On sent derrière ce projet un scénario en béton et il est porté à l’écran par une photographie colorée, vive, éclatante de changements de rythme. Le réalisateur, Jean-Marc Vallée utilise les ralentis pour accentuer l’émotion, pas pour ériger le pathos en structure dominante simplement pour donner plus de profondeur aux personnages.

C.R.A.Z.Y ça donnerait presque envie de changer de bord.